Interview:

 

Kery James a mis un terme à l'expérience Idéal J pour arpenter en solo d'autres formes.Prônant la prise en charge individuelle, Alix de son prénom est devenu l'apôtre du prosélytisme moraliste. Texte Amine Il était annoncé dans la presse et dans le microcosme HIP-HOP que tu devais arrêter le rap suite au décès de Las Montana. Aujourd'hui, tu reviens en arpentant une autre forme.

En fait pas mal de choses se sont passées dans ma vie. J'ai pensé arrêter. Finalement après réflexion et avoir discuté avec certaines personnes, j'ai pensé qu'on pouvait contourner le problème. Le challenge avec l'album sur lequel je travaille, c'est de ne pas utiliser des cordes ou des instruments à vents comme sample et de tout agencer autour des percussions, du xylophone et des voix.

Pourquoi avoir amorcé une rupture avec le collectif Mafia K'1 Fry dont tu étais l'un des protagonistes ?

La première personne qui a prononcé ce nom là, c'est Douma Le Parrain. Et puis c'est resté. Avec Ideal J, du fait que l'on était les plus exposés, on a contribué à la propagation du concept. Aujourd'hui, je ne fait plus partie du collectif pour des raisons qui me sont propres. Je n'appartiens à aucune Mafia. Même si je contribue à voir tous ce monde.

Mehdi disait qu'il regrettait que les gens n'aient que partiellement  compris " LE COMBAT CONTINU " comme si les gens l'avaient réduit qu'au combat contre les institutions en occultant la dimension plus intimiste de la lutte contre ses propres faiblesses. Tu es d'accord avec lui ?

Bien sûr. En fait l'album est assez complet. Aujourd'hui, il y a certains titres que je ne referais pas. Mais " j'ai un message " ou " Un nuage de fumée " sont des morceaux qui ont été mis de côté médiatiquement. J'aurais préféré qu'on retienne ces morceaux plutôt que " Hardcore ". On n'a pas eu à choisir le single. C'est Skyrock qui s'en est occupé. Le choix du single s'est imposé de fait par les radios. A l'époque, on n'a pas cherché a surenchérir sur ce morceau. On ne voulait pas être ou paraître les plus " hardcore " possible. En plus la balance s'est opérée sur beaucoup d'autres titres. L'album ne peut pas se réduire à un single. Ca a un peu catalogué le groupe et le contenu du disque malgré nous.

Pourtant, je ne sais pas si ça vient de la maison de disque ou de vous, mais les photos du livret vous mettent en avant avec les doigts pointés. Quelque part l'iconographie jouait plus sur une imagerie " hardcore ", qui conditionne déjà l'écoute en amont ?

Il n'y a pas eu de surenchère sur quoi que ce soit. On a fait des photos à l'époque comme on voulait qu'elles soient. Aujourd'hui, j'éviterais de refaire cela. Il s'est opéré un changement parce que chacun est amené à évoluer et à mûrir.

Ideal J, c'était surtout le binôme Kery et Mehdi avec en soutien Teddy et Rocco. Est-ce que tu les considères comme tes alter egos ? Et qu'en est-il d'Ideal J, c'est une entité avec laquelle tu as définitivement rompu ?

Je ne sais pas si c'est fini. On verra dans l'avenir . Personne ne peut disposer de l'avenir.

Comment tu travailles sur les compositions de ton album sachant qu'elles sont non conventionnelles par rapport à l'essence du rap ?

Je ne suis qu'aux maquettes de l'album. Tout est parti des voix et des mélodies contrairement à avant où les sons pouvaient conditionner le texte. Là, la voix est centre de l'habillage sonore. Après, les percussions ont été ajoutées et le xylophone aussi. Je dirais que ça n'est plus un travail de samples mais plus celui de composition qui est mis en avant. Je fais de la musique mais avant tout je passe un message. Le Hip-Hop ne m'intéresse pas. Je ne l'étais pas beaucoup avant, je ne le suis plus du tout aujourd'hui. La seule chose qui m'habite, c'est la portée du message et des textes auprès des gens. La musique n'est qu'un véhicule à cela.

Au niveau des thématiques, elles seront formalisées autour de quoi ? Elles seront d'envergure politiques, spirituelles, religieuses, dogmatiques, sensibles ?

Plutôt que de dire que le système nous a fait du mal ou qu'il est dans la corruption et nous fait du tort, je préfère prôner la prise en charge individuelle. Les institutions ne sont pas là pour rendre notre quotidien meilleur. Nous le savons. Il faut dépasser ce cadre là et se prendre en charge pour que nos propres conditions changent. Je ne vais pas parler de religion et investir ce créneau. Ca sera plus dans la lignée de " J'ai un message ".

Des desiderata d'Ideal Junior au succès d'estime du deuxième album " le Combat Continu " comment tu jauges toutes ces années ?

Ideal junior, ça remonte à longtemps. On était jeune et complément novices dans la musique. Ca a été une expérience qui sur le moment a été difficile mais qui nous a permis de ne pas perdre pied avec la réalité. Il y a eu le premier album en indépendant et puis le " Combat Continu ". Je dirais qu'Ideal J a toujours eu un succès d'estime mais que ça n'a pas explosé comme je l'aurais imaginé. Aujourd'hui le Hip-Hop ne m'intéresse pas plus qu'hier. Si je suis encore là, c'est parce que je ma suis rendu compte en faisant de la scène, que tes textes avaient une incidence sur les gens. Je cherche à toucher les gens et leur délivrer un message qui puisse être compris de tous. Je ne me vois pas perdurer dans la musique. D'ici la trentaine, j'espère être marié avec des enfants. Ca n'est pas une course à la gloire. Je veux avoir vocation à toucher et influencer les gens. C'est ma motivation à perdurer dans la musique et cette industrie. J'ai rencontré beaucoup de personnes qui m'ont poussé à poursuivre. Je me suis rendu compte que j'étais à même de toucher les gens et d'avoir une incidence sur leur vie. Le rap est aujourd'hui, prisonnier de sa propre mythologie : apologie du petit banditisme… Quelque part, c'est faire le jeu du système et s'aliéner… Je ne pense pas que le rap soit prisonnier du quartier. C'est normal qu'il s'y rattache. Par contre, il faut que le récit sur la vie dans les quartiers sachent faire la part des choses entre ce qui est bien et ce qu'il ne l'est pas. J'ai écrit un morceau qui relate cela. Faire l'apologie de la défense, ça ne m'intéresse pas. A chacun de se remettre en question. Beaucoup se comportent comme s'ils n'avait pas de parents, ni de frères et sœurs. Comme si un jour ils n'allaient pas avoir d'enfants. Lorsque j'entends les textes de certains rappeurs, j'ai peur que ma petite sœur vienne à les fredonner ou à les connaître par cœur. Ce qui a perdu le quartier, c'est d'avoir voulu accéder à la richesse et au capital. Ca n'est pas la solution ultime. On sait jusqu'où le manque d'argent peut pousser certains, c'est pourquoi je regrette toute cette apologie du fric dans le rap français. On a voulu suivre les Américains en montrant tous vices pour mieux s'y perdre. La seule vocation du rap est d'être militant pour toi… Il y a des humoristes pour faire rire. Le rap n'a pas cette vocation. C'est vrai qu'au début, le rap était festif et parlait de " parties ". Après sont venus Public Ennemy et d'autres. Ce sont eux qui m'ont donné l'envie de rapper.

Avec des noms comme celui de Mafia d'Afrique ou Familles d'Afrique, on a l'impression que vous avez vécu dans un certain phantasme de l'Afrique. Est-ce que tu es habité par le mythe du retour comme certains de tes anciens comparses de la Mafia K'1 Fry ?

Non. Premièrement, je viens de Haïti. Je suis d'origine africaine. Beaucoup disent vouloir revenir au pays mais combien le feront et pourront s'adapter aux conditions de vie. Aller vivre au pays, c'est utopique. La misère de nos pays n'est pas comparable à celle qu'on peut connaître ici. On a à disposition pas mal de choses. Il faut se rendre compte combien nous avons été habitués à un confort de vie, on est pas adapté à ce qui nous attend. En plus compte tenu de ce qui se passe à Haïti, il est très difficile d'envisager un retour là-bas.

 

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