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Trois années sont passés depuis le très bon Le Combat Continue.
Un album brut, où la déception et la mélancolie (J’ai mal au
cœur, Un nuage de fumée) se mêlaient à la rage et la
haine (Hardcore, Pour une poignée de dollars). Kery
James, le natif d’Haïti formait alors le groupe Ideal J en compagnie
de DJ Medhi, Teddy et parfois Rocco. Si ces deux derniers venaient
parfois épauler Kery au micro, celui-ci restait clairement la voix
et l’âme du groupe. Et lorsque Kery, déçu par l’industrie musicale
et la mauvaise interprétation de ses propos, annonçait vouloir mettre
un terme à sa carrière musicale, le petit monde du rap français
semblait avoir perdu un de ses représentants les plus talentueux.
A
travers l’Islam, le résident d’Orly retrouve une sérénité et un
calme lui permettant de prendre un certain recul. Recul par rapport
à ses propos et erreurs passés, mais aussi par rapport à la Mafia
K’1 Fry.( il clame ainsi « Si c’était à refaire, je ne me
serais pas réclamé, d’une Mafia ou d’un gang, au point que les flics
en soient alarmés » )
Son
appartenance à l’Islam lui interdisant l’utilisation de tout instruments
à vent et à corde, Kery se voit obligé d’adapter le cadre musical
de son album à ces exigences. La composition musicale de Si c’était
à refaire s’avère donc particulièrement dépouillée, faite principalement
de simples percussions et de xylophones résonnants. Cette relative
simplicité, surprenante, expose d’autant plus la voix et cette façon
de poser ses mots, si propre au natif d’Haïti. Cette condition qui
s’annonçait comme une
contrainte pénible, affaiblissant l’ensemble s’avère en réalité
une force justement utilisé par l’ex-membre de la Mafia K’1 Fry.
Les
divers invités (tous chanteurs à l’exception de La Famille Africaine
sur C’qui nous perd) et chœurs confèrent à l’ensemble une
plus grande ampleur, propre à retranscrire l’émotion. Leila Rami,
Salif Keita, Kader, ou encore Roldan du groupe Orishas donnent à
l’album une touche Caraibo-Africaine particulière, atypique dans
l’univers formaté du rap français.
Les
trois années écoulées depuis Le Combat Continue, ont été
assurément riches en expériences et remises en question. Kery a
indéniablement changé. Plus mature, calme et posé, Kery prend le
contre-pied de l’insupportable mode de rap de rue. Tirant un trait
sur le passé, il exprime avec émotion ses regrets, reconnaissant
du même coup ses erreurs. Il lâche ainsi «Si c’était à refaire,
assurément j’ferais autrement, mais les choses sont telles qu’elles
sont, et ce ne sera jamais autrement, et j’garde les traces de mon
passé, ces choses qu’on ne pourra plus jamais effacer». Admettre
ses erreurs reste un exercice particulièrement difficile et pénible,
les expliciter sur disque avec honnêteté et simplicité prouve un
peu plus encore la maturité du personnage.
La
violence froide et explicite de Pour une poignée de dollars
laisse place à Cessez le feu ! exposant un tout autre
discours, alerte et réfléchi. «C’est un appel à la paix, une
opposition à la violence, un cessez-le-feu pour tous les jeunes,
des ghettos en France»… «A force d’arrogance, ils basculent
dans l’ignorance, beaucoup se la sentent d’ôter une vie avec aisance»…«la
mort ne prévient pas mais elle contraint, universelle, aucun être
humain ne s’en abstient».
Si la forme
de Deux issues est bien plus traditionnelle (une basse lourde
et une boucle classique) le fond demeure inchangé. Kery coupe court
aux apologies et fantasmes de la vie d’hors-la-loi. Froid, explicite
et efficace. «T’es prévenu, la rue ne t’offre que deux issues :
la mort ou la prison, en d’autres termes, quatre murs ou quatre
planches.»
La tristesse
et déception sont deux sentiments récurrents au sein de cet opus.
Le magnifique Soledad mérite l’appellation de concentré mélancolique.
Kery James le mélancolique comme il se définit «garde les traces
de mon passé, des déceptions j’en ai passé, avec mes rêves, c’est
ma jeunesse qui s’est brisée». Même remarque pour Des
terres d’Afrique, un bel hommage aux parents Africains immigrés
en France. Si Kery recycle quelques unes de ses anciennes formules
(« être étranger à Paris, une vie, une aventure, rencontre
un flic raciste et ça devient vite une mésaventure»), c’est
pour mieux répondre aux interrogations soulevées par certains de
ses propos. Le début du morceau est une réponse directe à ceux qui
l’avait targué d’extrémiste «Ni de France ni d’Amérique, je représente
pour l’Afrique, loin d’être raciste Kery James l’anti-fasciste».
Le bémol, puisqu’il
en faut un, a un nom : C’qui nous perd avec l’ensemble
de la Mafia K’1 Fry (rebaptisée Famille Africaine, comme pour mieux
refuser le concept du groupe, de la mafia). Si l’objectif de chacun
était de rapper encore moins en rythme que son voisin alors ce morceau
est une splendide réussite. Je doute juste que ce soit le cas. Insupportable.En
étant
plus pointilleux, on pourrait aussi regretter l’utilisation de quelques
formulations caricaturales («vaut mieux peu gagné honnêtement
que beaucoup mal acquis»).
Si c’était
à refaire s’achève sur une longue et brillante autobiographie
en musique. Plus de neuf minutes pendant lesquelles Kery retrace
le cheminement de sa vie, de son arrivée à Orly à ses débuts dans
le rap, son adolescence, jusqu’à son apprentissage de l’Islam.
La production est une fois de plus particulièrement dépouillée.
Le Gospel R’N’B vient apporter une chaleur à ce morceau empreint
de lucidité et d’émotion. Un grand morceau, et une conclusion juste.
Kery James signe
ici un superbe album, intemporel, et atypique. L’album de rap français
de l’année 2001, incontestablement.
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